Pendant longtemps, sortir à Paris voulait dire les grands boulevards, une brasserie de cent cinquante couverts avec ses banquettes rouges, puis une grande salle de concert où l’on voyait le groupe de loin. Dans les années 2010, beaucoup de gens se sont mis à sortir autrement. Personne ne l’a vraiment annoncé. On l’a remarqué après coup, en voyant qu’on ne mettait plus les pieds dans certains quartiers et qu’on traversait la ville pour d’autres.
Ça a commencé dans les anciens ateliers de confection du 2e arrondissement. Ça a continué dans les petits rez-de-chaussée du bas de Ménilmontant, puis du côté des canaux du 19e. Les lieux se ressemblaient : une salle étroite, une ou deux personnes au comptoir qui faisaient tout, une carte courte. On y allait pour un plat précis, pour un verre en fin de journée, ou pour voir un groupe dont on était cinquante à connaître le nom.
Beaucoup de ces adresses n’ont pas tenu plus de quelques années. Elles en disent pourtant plus sur la façon dont les Parisiens ont changé leurs habitudes que les grandes ouvertures des groupes hôteliers. Pour le voir, on peut faire le trajet d’une journée, du déjeuner dans le Sentier au dernier métro de la ligne 7. Ces lieux n’ont pas tous été ouverts en même temps, mais ils racontent la même histoire.
Midi rue d’Aboukir : les ateliers textiles laissent la place aux cantines végétales
Pendant plus d’un siècle, la rue d’Aboukir et la rue du Nil ont appartenu au textile. Des diables chargés de rouleaux de tissu bloquaient les trottoirs. Les ateliers de coupe restaient éclairés au néon toute la journée. À midi, on mangeait un jambon-beurre debout au comptoir du café-tabac, entre deux livraisons.
Puis les grossistes sont partis, beaucoup vers Aubervilliers. Ils ont laissé des boutiques très profondes, avec une grande vitrine sur rue, un vieux parquet et parfois un comptoir en bois que personne n’avait eu envie d’arracher.
Certaines ont été reprises par des chaînes de sandwichs. D’autres ont attiré des gens qui voulaient faire deux métiers à la fois : servir à midi une cuisine légère, faite avec les légumes de la saison, et vendre des plantes, des fleurs ou des objets pour la maison. On entrait pour déjeuner et on ressortait avec une botte d’eucalyptus sous le bras.
Vogue avait raconté ce mélange en poussant la porte de Mandarine & Capucine, cantine healthy et bar à fleurs séchées, au 94 rue d’Aboukir. Le magazine présentait sa fondatrice, Amélie, naturopathe spécialisée dans la nutrition. Il n’y avait que quelques tables. À l’heure du déjeuner, on y mangeait des soupes et des lasagnes végétales, pendant que les gens qui passaient s’arrêtaient devant les couronnes de fleurs séchées accrochées dans la vitrine.

De l’assiette légère au soin du corps : la pause de midi change
Le bouillon au gingembre qui remplace le plat en sauce, ce n’était pas qu’une mode. Quand on passe huit heures assis devant un écran, les épaules qui s’enroulent vers l’avant, on n’a pas envie de piquer du nez à quinze heures. Les gens qui faisaient la queue devant ces cantines étaient souvent les mêmes que ceux qui filaient, à l’heure du déjeuner, au cours de Pilates installé au fond d’une cour de la rue de Cléry.
Ces studios se sont multipliés dans le centre et l’ouest de Paris. En même temps, les instituts et les coachs ont changé de discours. On parlait moins de régime et plus de posture, de drainage, de muscles qui tiennent le corps. Les magazines féminins ont suivi le mouvement. En 2014, Elle publiait sept commandements pour garder un buste tonique. Le premier n’était pas une crème miracle : c’était de se tenir droit. Ensuite venaient un petit exercice de trois minutes par jour et des soins réguliers. Dix ans plus tôt, on aurait mis la crème en tête de liste.
Dix-neuf heures rue Crespin-du-Gast : l’heure de l’aperitivo dans le 11e
Le soir, le Sentier se vide vite. Il reste bien quelques bars du côté de la rue Montorgueil, mais ils sont pleins à craquer et le moindre tabouret se paie cher. Beaucoup de gens préféraient marcher vers l’est, une demi-heure à pied, et remonter la rue Oberkampf vers Ménilmontant.
Dans les petites rues autour, la rue Crespin-du-Gast, la rue Saint-Maur, la rue Jean-Pierre-Timbaud, plusieurs adresses italiennes se sont installées au fil des ans. On était loin des pizzerias à nappes à carreaux du Quartier latin. Ces adresses avaient apporté une habitude de Milan et de Turin : l’aperitivo.
En Italie, c’est simple. En fin d’après-midi, on commande un spritz ou un negroni, et le comptoir se couvre de choses à grignoter, des légumes grillés, de la bruschetta, de la charcuterie. À Paris, la formule s’est un peu adaptée. On partage plutôt quelques antipasti à plusieurs, mais l’idée reste la même : boire un verre sans dîner pour de bon, et sans avoir réservé.

À Paris, le spritz coûtait souvent plus cher qu’un demi. À La Cicciolina, au 11 rue Crespin-du-Gast, Elle notait qu’on le payait « que » six euros, dans sa sélection d’adresses où prendre l’aperitivo comme en Italie. Le magazine recommandait la Bufala e carciofi, une mozzarella avec un cœur d’artichaut poêlé et des copeaux de parmesan, et la Piovra, une salade de poulpe, pommes de terre et tomates. L’addition tournait entre quinze et vingt euros.
Sortir à Paris décrivait de son côté une trattoria italienne du 11e imaginée par quatre copains, Laurent, Thomas, Michael et Maxim, avec des chefs italiens, des produits de la Méditerranée et des prix raisonnables. Time Out Paris, parlait de ses guirlandes d’ampoules façon place de village, son olivier planté entre les tables et ses murs de briques où le tiramisu maison finissait de mettre tout le monde d’accord.
Vingt et une heures trente à La Villette : le rideau rouge des bars-concerts
Depuis Ménilmontant, on prenait la ligne 2 jusqu’à Stalingrad, puis la 7 vers La Courneuve, et on descendait à Corentin-Cariou. On remontait l’avenue quelques minutes et on tournait dans la rue Barbanègre, entre le canal Saint-Denis et le canal de l’Ourcq. Les immeubles y sont bas et la rue est calme. Les soirs de concert, quelques personnes fumaient sur le trottoir, une bière à la main.
C’était l’Espace B. Vu de dehors, on aurait dit un bistrot de quartier comme il y en a cent dans le 19e : un comptoir, des tables en bois, une cuisine où l’on servait surtout du couscous. Mais tout était en enfilade. Après le bar venait le restaurant, puis une porte au fond, et derrière, une salle noire de moins de deux cents places, avec un rideau de velours rouge. Il n’y avait pas de scène surélevée : les musiciens jouaient à la hauteur du public, à un mètre du premier rang.
On y a vu Jeffrey Lewis arriver de New York avec ses dessins, Robert Forster venu de Brisbane jouer les chansons des Go-Betweens, Mdou Moctar et ses guitares d’Agadez. Le mardi soir, il y avait parfois un groupe que personne ne connaissait, et ça pouvait être le meilleur concert du mois.
Le lieu avait deux visages, un bar de quartier pas cher et un club très pointu, et la presse l’a beaucoup cité. En 2015, le Figaroscope l’avait glissé dans son dossier sur le Paris du rock au glamour. Le journal y décrivait un « endroit polymorphe » qui « cache bien son jeu », où il y avait des concerts presque tous les soirs de la semaine.
La version anglaise de Time Out était plus nuancée. Elle trouvait l’accueil parfois un peu froid, mais la grande salle cachée derrière le bar « pleine de bonnes surprises ». Elle avait même classé l’Espace B, près du parc de la Villette, parmi ses cent meilleurs bars de Paris.

Des lieux fragiles
Pourquoi tant de ces adresses n’ont-elles pas duré ? Il y a d’abord les loyers commerciaux parisiens, qui grimpent à chaque renouvellement de bail. Il y a ensuite les travaux de mise aux normes, qu’un petit lieu ne peut presque jamais payer d’un coup. Et puis il y a la fatigue. Deux ou trois personnes qui tiennent la cuisine, la programmation et le bar six soirs sur sept finissent par s’user.
Pour les salles de concert, une seule visite de la préfecture peut tout arrêter. Il n’y a même pas besoin que les voisins se plaignent. En juillet 2018, Télérama racontait la fermeture administrative de l’Espace B. La cause, c’était une issue de secours. Il manquait quarante centimètres à une porte qui donnait sur la cour. Les deux programmateurs assuraient qu’ils n’avaient jamais reçu une seule plainte du voisinage. Pendant la fermeture, le bar et le restaurant ont dû baisser le rideau eux aussi, alors qu’ils n’étaient pas concernés.
Quelques semaines plus tôt, la Mécanique ondulatoire, près de Bastille, et le Pop-In, dans le 11e, avaient eu des problèmes d’issues de secours du même genre. La Féline, dans le 20e, fermait à la fin du même mois de juillet. Télérama parlait d’une « série noire ».
Les petits lieux continuent pourtant d’ouvrir. On les trouve aujourd’hui plutôt le long du canal de l’Ourcq ou vers Pantin, là où les loyers laissent encore un peu de marge. On y déjeune pour pas cher, on y boit un verre sans réserver, et le soir on écoute un groupe à dix euros, collé à la scène.
