Les groupes de rock indépendant qui remplissent aujourd’hui des salles de mille ou deux mille places en Europe ont presque tous commencé plus petit. À Paris, dans les années 2010, beaucoup de groupes américains, anglais ou australiens jouaient leur premier concert un mardi ou un mercredi soir dans le nord-est de la ville, devant une centaine de personnes. C’était avant qu’ils aient un tourneur et des affiches dans le métro.
Il n’y avait pas de barrière entre le premier rang et les pédales d’effets du guitariste. L’entrée coûtait entre six et douze euros. Dix minutes après le dernier morceau, le chanteur était souvent derrière la table de merch, à vendre ses vinyles et à rendre la monnaie lui-même.
Une bonne partie de cette histoire s’est jouée dans une salle de cent quatre-vingts places au fond d’un bar de la rue Barbanègre, dans le 19e : l’Espace B. Quelques soirées précises suffisent à raconter l’époque.
Des collectifs passionnés plutôt que des gros producteurs
Si Paris est redevenue une étape normale pour les tournées indé dans ces années-là, ce n’est pas grâce aux grandes salles. Le travail de défrichage, c’est une poignée de webzines, d’associations et de micro-labels qui l’ont fait : Hartzine, Super!, Hands in the Dark, Murailles Music, En veux-tu ? En v’là ! Ce sont eux qui prenaient le risque de faire venir un groupe de Chicago ou de Montréal un soir de semaine, rue Barbanègre, à la Maroquinerie, rue Boyer, ou dans les caves du 11e.
Partager la recette, nourrir le groupe
Le fonctionnement était simple. Le collectif s’arrangeait avec la salle pour partager la recette des entrées. Il dessinait ou faisait dessiner ses affiches. Il s’occupait aussi de nourrir le groupe avant le concert et de trouver un canapé pour la nuit. Quand la salle était pleine, on rentrait dans ses frais. Quand il pleuvait et que trente personnes seulement venaient, on payait la différence de sa poche, et on recommençait la semaine suivante.
Hartzine et ses Fake Series
Hartzine, par exemple, a investi l’Espace B trois soirs de suite, du lundi 9 au mercredi 11 avril, pour son festival Fake Series. Il y avait des concerts, des DJ sets et une compilation offerte avec le billet. Sortir à Paris présentait alors les Fake Series par Hartzine comme le festival d’un webzine sans aucune publicité, « un genre de Robin des Bois du web ».
Du vernissage au concert punk
Ce qui frappait, c’était le mélange. D’une semaine à l’autre, on passait du post-punk à la folk bricolée, du math-rock instrumental au garage le plus sale. Certains soirs, la salle servait même à un vernissage. En avril 2014, le duo Dorcelsius, qui décrivait sa musique comme un « tranced-out electro psychedelic sound », y faisait un DJ set pour l’exposition d’Anna Wanda Gogusey. Le même jour, Vice présentait en avant-première le clip de Seitangerine, de Dorcelsius, avant le départ du groupe en tournée européenne avec Jessica 93.
Fin 2015, une fermeture annoncée
Le 4 novembre 2015, Les Inrocks publiaient l’histoire de l’Espace B racontée par son équipe, au moment où elle annonçait son départ. Le bail n’était pas renouvelé, et la dernière soirée était prévue le 12 décembre. Le programmateur, Nicolas Jublot, comptait plus de mille concerts en quatre ans, avec deux ou trois groupes par soir, quatre soirs par semaine.

Dans l’interview, on apprend que beaucoup de groupes y avaient joué leur premier concert en France : Fidlar, Wild Nothing, The Men, Black Marble, et côté français, Christine and the Queens et François and the Atlas Mountains. Le meilleur souvenir de l’équipe, c’était Fidlar, qui avait fini par défoncer le faux plafond en polystyrène. Le pire, sans doute, c’était l’interrupteur de la salle du restaurant, condamné au scotch bleu depuis trois ans. Et l’ingénieur du son tenait à ce qu’on n’oublie pas le couscous du bar kabyle.
Pourtant, la salle n’a pas fermé. Les concerts ont repris, et deux ans plus tard, ça tournait toujours. En décembre 2017, Bandcamp Daily publiait un arbre généalogique de la scène punk parisienne, où tout le monde joue dans trois groupes à la fois. Le reportage commence par une affiche de septembre à l’Espace B, avec deux groupes punks aux paroles féministes, Gomme et P.M.S. Les musiciens interrogés y parlaient déjà des loyers qui montent, des petites salles qui ferment et du règlement sur le bruit, que l’une d’elles qualifiait d’« abomination ».
Septembre 2012, septembre 2013 : New York passe rue Barbanègre
Pour comprendre ce qu’une salle de cent quatre-vingts places permettait, il suffit de reprendre quelques dates. En septembre 2012, Ted Leo, le chanteur de Ted Leo and the Pharmacists, figure du punk-rock indé américain, partait seul sur les routes d’Europe. Il tournait avec Rebecca Gates, l’ancienne voix des Spinanes. Matador Records, son label new-yorkais, avait publié sur son blog les dates de cette tournée européenne de Ted Leo. Paris tombait le mercredi 19 septembre, à l’Espace B : huit euros en prévente, dix sur place, début à vingt heures trente. Le lendemain, ils jouaient à Londres, au Shacklewell Arms.
Un an plus tard, presque jour pour jour, le jeudi 12 septembre 2013, c’était au tour de Jeffrey Lewis. Il venait de la scène anti-folk new-yorkaise du début des années 2000, celle d’Adam Green et de Kimya Dawson. Ce musicien dessine aussi des bandes dessinées, et sur scène, il mélange les deux. Il tourne les pages de grands cahiers illustrés et raconte en chanson, à toute vitesse, l’histoire du punk new-yorkais ou celle du communisme.
La semaine du concert, GQ l’avait mis dans son agenda des sorties de la semaine, entre un film avec Isabelle Huppert et un fish and chips du canal Saint-Martin. Le magazine le décrivait comme « une sorte de Dylan lo-fi », capable d’enchaîner des chansons hilarantes, des reprises de Crass et des ballades fragiles.
Deux conteurs sur une petite scène : Dogbowl et Robert Forster
Une salle aussi petite convenait bien aux artistes qui tiennent surtout par leurs chansons et leur façon de les raconter. Ce n’est pas eux qu’on vient voir pour les lumières et la fumée.
Le retour de Dogbowl, avril 2015
Au printemps 2015, les amateurs d’underground new-yorkais des années 1980 et 1990 ont vu revenir Stephen Tunney, plus connu sous le nom de Dogbowl. Il avait cofondé King Missile avec John S. Hall, puis sorti des disques solo sur Shimmy-Disc, le label de Kramer.
Cela faisait une dizaine d’années qu’on n’avait plus de nouvelles. Avant le concert du samedi 11 avril 2015, La Blogothèque, connue pour ses Concerts à emporter, avait publié un texte au titre sans détour : Dogbowl nous avait manqué. On y apprenait qu’il était aussi peintre, diplômé de la Parsons, qu’il avait sorti des disques chez le label français Lithium dans les années 1990, et même un 45 tours avec Michel Cloup. Il revenait avec un nouvel album chez 62TV Records. Le texte promettait que « tous les hémophiles de l’amour » viendraient célébrer son retour.
Robert Forster raconte les Go-Betweens, novembre 2017

Deux ans et demi plus tard, le mardi 21 novembre 2017, la salle était plus silencieuse qu’à l’habitude. Robert Forster était sur scène. En 1977, à Brisbane, il avait fondé les Go-Betweens avec Grant McLennan, mort en 2006. Il tournait alors en Europe pour son livre Grant & I, qui raconte leur amitié et le groupe. Les soirées mêlaient lecture, conversation et chansons à la guitare. Le public était venu écouter un homme raconter son meilleur ami.
Cette date figure toujours dans la liste des concerts et lectures de Robert Forster sur son site officiel, sous le titre An Evening With Robert Forster. Juste avant, il avait joué au Lexington à Londres, et juste après, dans une petite ville de Bavière.
La pop française et les jeunes groupes européens
Les vétérans anglo-saxons ne sont qu’une partie de l’histoire. Chaque semaine, la salle accueillait aussi de jeunes groupes européens et des musiciens français qui cherchaient un son loin de la variété.
Holidays, juin 2012
Dès juin 2012, Konbini faisait gagner des places pour le concert de Holidays, le vendredi 8 juin. Le site présentait le groupe comme un croisement de dream pop et de surf-pop, entre The Drums, Beach Fossils et Wild Nothing, et en parlait comme de « la bande son idéale de l’été ». Pour gagner une place, il suffisait d’envoyer un mail : premiers arrivés, premiers servis.
Laure Briard et Laetitia Sadier, juin 2015
Quelques années plus tard, c’est une nouvelle vague de pop chantée en français qui est passée par là. Une bonne partie avait été repérée par La Souterraine, un collectif qui défrichait les chansons françaises hors des circuits habituels. Le 2 juin 2015, Laure Briard partageait l’affiche avec Laetitia Sadier, l’ancienne voix de Stereolab. Elle venait de sortir son premier album, Révélation, chez 2000 Records.
Le webzine londonien The Line of Best Fit l’avait filmée pour une session live de C’est la vie, en duo avec Eddy Crampes, et annonçait la date parisienne de juin. Le site comparait son disque à une demi-heure de pop ensoleillée, quelque part entre le sud de la France, Stereolab et Françoise Hardy.
Des archives utiles
Mises bout à bout, toutes ces annonces, ces agendas et ces sessions filmées dessinent une petite histoire du rock indépendant à Paris. Aucune n’était faite pour durer. Un agenda de GQ, un concours Konbini, une ligne dans une liste de dates sur le blog d’un label new-yorkais : on les lisait en deux minutes et on passait à autre chose.
Pourtant, sans ces salles intermédiaires où un groupe accepte de jouer devant soixante personnes un soir de pluie, il manque une étape entre le local de répétition et les festivals d’été. Les groupes qui ouvrent aujourd’hui pour les têtes d’affiche de Primavera Sound ont presque tous joué un mardi soir dans une salle comme celle-là. Plusieurs de ces salles ont fermé depuis, et ces vieilles pages sont devenues des archives : souvent les seules traces écrites de ce qui s’y passait.
